La
banque LCL (autrement dit Le Crédit Lyonnais, désormais filiale du
Crédit agricole) mène actuellement une campagne publicitaire pour une
carte bancaire destinée aux étudiants. Elle est nommée "International
student identity card", c'est-à-dire carte d'identité
d'étudiant internationale (voir, ci-contre, une représentation
générale de cette carte et de celle que lance actuellement LCL). Cette
carte dite "ISIC"
(International
Student Identity Card)
a été créée en 1968 (une date symbolique !) à la demande d'étudiants
pour faciliter leurs déplacements, « pour lever les barrières à la
mobilité en minorant les dépenses obligatoires dans plusieurs domaines
(transports, assurances, achats divers, etc.
».
S'agissant donc d'une carte internationale de paiement et de services
réservée aux étudiants, évidemment à caractère commercial (réseau
Mastercard dans le cas évoqué ici), il est curieux de trouver le mot "identity"
dans sa dénomination. On ne voit pas bien, en effet, en quoi une
banque commerciale serait habilitée à délivrer un titre d'identité.
Ladite carte étant internationale, qui plus est destinée aux
étudiants, on ne saurait évidemment la dénommer en français (sinon en
mode mineur, en petits caractères). Ce serait risquer de
compromettre
son succès commercial. Voilà qui ne peut manquer de plaire à Mme Valérie
Pécresse, de nouveau ministre de l'Enseignement supérieur
et de la Recherche, qui rêve d'angliciser l'enseignement supérieur en
France. On sait que ce sont les écoles de commerce qui, naturellement,
montrent la voie en la matière. Mais on a appris récemment que des
écoles maternelles commençaient, elles aussi, à se joindre au
mouvement. Grâce à Mme Rachida
Dati*, en effet, maire du VIIe arrondissement de Paris
(depuis mars 2008),
les bambins de sept écoles maternelles de ces beaux quartiers vont
recevoir des cours d'initiation à l'anglais (par des étudiants de
l'Université américaine de Paris). L'ancienne ministre a déclaré à la
presse qu'il y avait une très forte demande des parents à ce propos.
Nous n'en doutons pas un seul instant. Dans les milieux aisés,
privilégiés, les certitudes qu'un avenir existe encore pour la langue
française ont quasiment disparu, comme, d'ailleurs, les remords et les
regrets que le reniement de ce superbe héritage culturel pourrait leur
inspirer. D'où le souci de beaucoup d'instruire leur progéniture,
aussi tôt que possible, dans la langue dominante de demain,
afin de lui donner les meilleures chances de se maintenir au sommet de
l'échelle sociale. Dans son livre Halte
à la mort des langues (Odile
Jacob, 2000), le grand linguiste Claude
Hagège fait observer
que lorsqu'une langue est menacée dans une collectivité quelconque,
c'est toujours dans la classe sociale supérieure que se trouvent les
individus les plus attachés à sa perte.
Les milieux d'affaires qui aspirent à la supranationalité néolibérale
et qui œuvrent activement à l'avènement du (mythique) « village
global » - c'est-à-dire d'un vaste marché unique qui ne reconnaît
plus à l'échelle planétaire que le règne de l'argent, délégitimant les
fonctions nationales de souveraineté, de régulation et de transfert -
savent bien qu'il existe une culture mondiale de la jeunesse sous
étroite hégémonie anglo-saxonne qui sert à merveille leur objectif.
Ils ne manquent pas une occasion d'en tirer profit (une immense
industrie est désormais vouée à la satisfaction des prédilections
juvéniles, en particulier dans le domaine de la musique rock et
de ses dérivés), d'exploiter le penchant des jeunes gens pour la
langue anglaise, seule capable, à leurs yeux, de satisfaire leur goût
pour le nomadisme, de favoriser leur promotion sociale, celle de Wall
Street et de l'élite
marchande qui les fascinent, celle de la grande réussite financière à
laquelle ils sont invités à aspirer. Ils aiment beaucoup, même en
France dans la conversation courante, faire usage (et étalage) de mots
anglais. C'est, à leurs yeux, le signe de l'excellence, de la
nouveauté, de la modernité, de l'avenir, de l'ouverture aux autres et
au monde, mais aussi celui de leur supériorité sur leurs aînés. Si ces
derniers témoignent encore, bien que fort timidement en général, d'un
certain attachement à leur langue maternelle, ce ne peut être que par
une sorte de repliement sur soi passéiste , de « frilosité »
rétrograde, de « crispation identitaire » d'un autre âge. Ces
jeunes gens ne se disent-ils d'ailleurs pas, d'ores et déjà, «
citoyens du monde » ?