CHALLENGE
HEBDO - A. Mignot
Vision
d’avenir : La culture, un enjeu commercial mondial
Convention sur les biens culturels de l’Unesco : LES
ÉTATS-UNIS FURIEUX ET ISOLÉS
En octobre prochain, du 3 au 21, la Conférence
générale de l'Unesco examinera et soumettra au vote le projet de
« Convention sur la protection et la promotion de la diversité
des expressions culturelles ». Ce projet, qui vise à préserver
les industries et biens culturels du tout libéralisme de l’OMC,
semble assuré d’une large majorité... et de l’hostilité
totale des États-Unis. La bataille est donc loin d’être finie...
De notre correspondant à Paris
Approuvé par 127 pays sur les 135 ayant participé aux négociations
de juin, le projet instaure la non-subordination de la future
Convention aux traités internationaux existants – et donc, en,
particulier, ceux de l’OMC – et répond à trois objectifs
autour desquels s’est rassemblée une vaste majorité d’États :
affirmer le droit souverain des États à mettre en œuvre des
politiques culturelles ; reconnaître la spécificité des
biens et services culturels (qui ne sont pas « des
marchandises comme les autres », selon l’expression
usuelle) ; renforcer la coopération et la solidarité en
faveur des pays en développement.
Durant la session de juin, les États-Unis furent le seul pays à
s’exprimer ouvertement contre le projet de Convention. Ainsi, dès
la clôture des travaux, la délégation étatsunienne a réagi par
un communiqué très vif, où l’on pouvait lire, notamment : «
L'avant-projet de convention est profondément défectueux et
fondamentalement incompatible avec la mission statutaire de l'Unesco
de promouvoir la libre circulation des idées par l'intermédiaire
des mots et des images (...) Cela entachera certainement la réputation
de l’Unesco en tant qu’organisation internationale responsable
et sérieuse ».
Cependant, plus d’un diplomate a souri devant cette posture des États-Unis
en défenseurs de « la libre circulation » :
chacun sait bien, en effet, que s’ils ont réintégré l’Unesco
en octobre 2004, après 19 ans de boycottage, c’est justement dans
le but manifeste d’empêcher l’aboutissement d’une telle
Convention ; d’autre part, ils sont le pays au monde le plus
protectionniste en matière culturelle, puisque leurs importations
dans ce secteur représentent à peine 2 % de leur consommation
globale.
« Ne pas sous-estimer le pouvoir de
pression des États-Unis »
Mais, si les États-Unis semblent avoir perdu cette première manche
et “ demeurent fort isolés, leur pouvoir de pression ne doit
pas être sous-estimé ”, comme le déclarait le 19 juillet
Renaud Donnedieu de Vabres, ministre français de la Culture et de la
communication. Selon lui, en effet, le danger pourrait maintenant
venir de trois côtés : d’une part, que les États-Unis, faute
de réussir à renverser la majorité, obtiennent cependant une
rediscussion de l’avant-projet finalisé en juin ; ou bien
qu’ils obtiennent que le vote se fasse à l’unanimité, alors que
la majorité des deux tiers est officiellement suffisante ;
enfin, une fois le projet adopté, les États-Unis pourraient encore
essayer par tous les moyens d’entraver sa ratification par différents
pays, notamment en passant des accords bilatéraux de libre-échange,
ainsi qu’ils ont déjà commencé à le faire...
C’est pourquoi plusieurs pays – dont la France, le Canada, le Québec
et l’Espagne – ont d’ores et déjà mobilisé leur réseau
diplomatique pour que la Convention, si elle était signée en octobre
– à défaut de l’habituel consensus, par un minimum de 127 voix
sur 190, selon la règle des 2/3 –, ne soit pas diluée dans un
processus de ratification trop long, ou faiblement majoritaire.
À ce jour, les seuls alliés avoués des États-Unis, c’est-à-dire
les pays ayant exprimé une « réserve » sur le projet,
sont Israël, le Japon, le Mexique, l'Argentine, le Guatemala, la
Nouvelle-Zélande et l'Australie. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas,
que l'on sait proches des thèses étatsuniennes, n'ont pas dissocié
leurs positions de celle de l'Union européenne, qui semble faire
bloc. Jusqu’au bout ?
Alfred Mignot
>>> ARTICLE 2 <<<<
Roger Dehaybe, Administrateur général de l’AIF :
« LA
FRANCOPHONIE EST L’INSPIRATRICE DE LA CONVENTION DE L’UNESCO »
Dans cette bataille de la Convention pour la diversité culturelle, la
Francophonie est en première ligne, nous explique Roger Dehaybe,
Administrateur général de l’AIF, l’Agence Internationale de la
Francophonie.
Un entretien exclusif pour Challenge Hebdo
Challenge Hebdo - En quoi les institutions francophones
ont-elles pris une part active à la préparation de cette Convention ?
Roger Dehaybe - Nous nous sommes portés à la toute première
place. En fait, nous pouvons dire que la Francophonie est à
l’origine même de ce projet de Convention. Rappelez-vous : l’OIF
s’est engagée dès 2000 en faveur du dialogue des cultures. Ainsi,
en mai 2000, elle a organisé, avec la Ligue des États arabes et
l’Institut du monde arabe de Paris, un colloque intitulé «
Francophonie – monde
arabe : un dialogue des cultures ». Cette réflexion a donné lieu,
en mars 2001, au lancement d’une coopération sans précédent entre
les organisations représentatives des espaces hispanophone, lusophone
et francophone. Ensuite, en juin 2001 à Cotonou (Bénin), ce furent
les travaux de la 3e Conférence ministérielle de la Francophonie sur
la culture, qui a mobilisé les représentants des pouvoirs publics,
du secteur privé, de la société civile, des artistes et des créateurs.
Cette conférence de Cotonou a largement inspiré la Déclaration
universelle sur la diversité culturelle, adoptée à l’Unesco en
novembre 2001. L’actuel projet de Convention est directement issu de
ce processus.
Challenge Hebdo - Au début, peu nombreux étaient ceux qui
croyaient aux chances d’un tel projet. Comment avez-vous fait, concrètement,
pour le promouvoir ?
Roger Dehaybe - Concrètement... nous nous sommes totalement
investis. Nous avons organisé de nombreuses rencontres
internationales sur tous les continents, dans toutes les régions
francophones, en rassemblant des hommes de culture, des experts de
l’éducation, du commerce extérieur, des affaires étrangères, de
la finance... Nous avons missionné des personnalités de premier
plan, par exemple des anciens ministres, qui allaient plaider pour la
diversité culturelle auprès des chefs d’État, lors des réunions
internationales. Nous avons aussi financé un grand nombre d’études,
et, durant les négociations à l’Unesco, nous avons bâti une équipe
d’experts issus des instances francophones, mais aussi des juristes
de l’OMC... Bref, je crois pouvoir affirmer que nous n’avons rien
laissé au hasard. D’ailleurs, à l’Unesco, chacun sait bien que
le combat pour la diversité culturelle, c’est nous qui l’avons
mené, nous les Francophones !
Challenge Hebdo - On sait que les États-Unis sont très dépités
par le bon avancement du projet. Pensez-vous qu’ils pourraient réussir à
retourner la majorité ?
Roger Dehaybe - Au moment où nous parlons, quelque 170 pays
sur 190 votants se disent favorables au projet de Convention. Cela
fait tout de même une belle marge pour conserver la majorité
jusqu’au bout !
Le marché de la culture :des milliards par centaines...
• Pour les États-Unis, les exportations annuelles de biens et
d’industries culturelles représentent actuellement quelque 90
milliards de dollars. C’est leur 1er poste d’exportation, avant
l’armement, et ils bénéficient d’une position ultra-dominante,
par exemple dans le cinéma et l’audiovisuel : d’après
l’Unesco, en l’an 2000, 85 % des films diffusés en salle dans le
monde étaient produits dans les studios d’Hollywood et 50 % des
fictions diffusées à la télévision en Europe étaient d’origine
américaine, cette proportion atteignant 67 % en Italie.
• Toujours selon l’Unesco, le commerce international des biens
culturels est passé de 48 milliards de dollars US en 1980 à 214 milliards
de dollars en 1998. Depuis, cette croissance s’est encore accélérée,
notamment grâce au fort développement de tous les produits (DVDs,
jeux, didacticiels...) liés à l’informatique et à l’Internet.