Sujet : Séance du 26 septembre à l'Assemblée
Date : 29/09/2007
De : Jacques Myard   (courriel : jmyard(chez)club-internet.fr)   Mesure anti-pourriels : Si vous voulez écrire à notre correspondant, remplacez "chez" par "@"

 

Assemblée nationale

Compte rendu
analytique officiel

Séance du mercredi 26 septembre 2007

Séance unique
Séance de 15 heures
8ème séance de la session
Présidence de M. Rudy Salles, Vice-Président
 
 

La séance est ouverte à quinze heures.

 

RAPPEL AU RÈGLEMENT

M. Jacques Myard – Rappel au Règlement sur le fondement de l’article 58–1. Nous allons discuter cet après-midi du protocole de Londres, à propos d’un projet de loi que le Gouvernement a déposé le 24 août, ne nous laissant matériellement que quelques jours pour déposer des motions, comme j’aurais aimé le faire afin que l’Assemblée ait davantage de temps pour discuter de ce texte. Car il n’est nullement anodin, en raison de son importance pour nos entreprises et pour la langue française. Je trouve la manière de procéder du Gouvernement en la circonstance particulièrement inélégante.

 

APPLICATION DE L’ARTICLE 65 DE LA CONVENTION SUR LES BREVETS EUROPÉENS

 

L'ordre du jour appelle la discussion du projet de loi autorisant la ratification de l’accord sur l’application de l’article 65 de la convention sur la délivrance de brevets européens, fait à Londres le 17 octobre 2000.

 

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État chargé des affaires européennes – Le Gouvernement soumet à votre approbation le projet de loi autorisant la ratification d’un accord qui suscite depuis de longues années des débats passionnés. Le Gouvernement, après avoir écouté les arguments des uns et des autres, en a conclu que le protocole recevait un accueil largement favorable, et qu’il était temps d’examiner la question ensemble, sans a priori, ni naïveté.

Je rends hommage au remarquable travail préparatoire de la délégation pour l'Union européenne, et en particulier à M. Garrigues et au président Lequiller, ainsi qu’à celui de votre rapporteur, M. Plagnol.

L'accord de Londres, qui porte mal son nom puisqu'il a été négocié à Paris en 1999, a été défendu par des gouvernements de droite comme de gauche, ce qui n’a rien de surprenant puisqu'il conforte le statut des trois langues officielles de l'Office européen des brevets, en permettant aux entreprises de déposer leurs brevets en français, en allemand ou en anglais, et en maintenant l'obligation de rédiger les revendications, c'est-à-dire la partie du brevet qui a force juridique, dans ces trois langues. Il allège en outre les obligations de traduction, en dispensant les déposants de traduire la partie technique du brevet, dénommée description, dans les 22 langues des États parties à la convention européenne sur les brevets.

Les revendications seront ainsi toujours disponibles en français. Il est vrai que seules 7 à 10 % des descriptions, qui ne sont utiles qu'en cas de litige ou pour l'exploitation d'une licence, le seront : mais je constate que 1,7 % seulement des descriptions disponibles dans notre langue sont consultées, et qu'il ne se produit en France qu'un litige pour 2 000 brevets opposables en France. Le fait que toutes les descriptions ne soient pas disponibles en français…

M. Jacques Myard – …est inadmissible !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État …n'est donc pas un handicap car, les revendications faisant apparaître les nouveaux termes scientifiques, juridiques ou technologiques, le français sera présent dans toutes les banques de données recensant de nouvelles découvertes. Le Conseil Constitutionnel a ainsi conclu, en septembre 2006, à la compatibilité de l'accord de Londres avec l'article 2 de la Constitution, qui dispose que la langue de la République est le français.

J’observe que 90 % des entreprises françaises déposent actuellement des brevets en français auprès de l'Institut national de la propriété industrielle, et que 50 % d'entre elles demandent une protection européenne. Avec l'accord de Londres, elles pourront continuer à déposer en français auprès de l'INPI, et bénéficier de coûts réduits pour déposer leurs brevets et les faire valoir dans les autres États européens. Il n'y a aucune raison pour qu'elles modifient leurs pratiques, car l'avantage qu'elles retireraient d’un dépôt de brevet en anglais serait extrêmement mince au regard des économies offertes par l'accord de Londres.

Les entreprises américaines ou asiatiques, qui peuvent déjà déposer en anglais sur le territoire européen, …

M. Jacques Myard – Il n’y a pas de territoire européen, mais des États européens !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État …ne retireront aucun avantage nouveau du protocole, si ce n'est, en vertu du principe de non-discrimination, les économies de traduction dont bénéficieront également les entreprises européennes.

Cette situation n'est en aucun cas défavorable aux petites et moyennes entreprises.

M. Jacques Myard – C’est faux !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État – La Confédération générale des petites et moyennes entreprises demande d'ailleurs depuis sept ans la ratification de l'accord.

Quant aux grandes entreprises et grands instituts de recherche français, ils n'ont pas attendu le protocole de Londres pour déposer des brevets en anglais auprès de l'Office européen, lorsqu’ils estiment que cela leur permet de protéger leurs inventions aux États-Unis ou au Japon.

M. Jacques Myard – Le ministre s’en félicite !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État – Je ne m’en félicite pas, mais que l'on ratifie ou non ce protocole, elles continueront à le faire ! Autant permettre à toutes les entreprises de déposer en anglais ou en français, et d'alléger leurs coûts.

En ratifiant ce protocole, nous utilisons l’Europe pour mieux nous adapter à la mondialisation, ainsi que le préconise le rapport de M. Védrine. M. Plagnol, quant à lui, rappelle dans son rapport…

M. Jacques Myard – Un mauvais rapport !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État …que le dépôt d’un brevet permet à une PME de doubler ses emplois en cinq ans.

Enfin, refuser cette ratification ne servirait pas notre langue. Au contraire, nous maintiendrions un verrou illusoire, puisque les descriptions en français ne sont que très peu consultées.

M. Nicolas Dupont-Aignan – C’est faux !

M. Jacques Myard – Il faut les mettre en ligne. L’INPI est archaïque !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État La contrefaçon, fondée sur les revendications – dont la version en français est maintenue – n’est pas plus à craindre.

En outre, le statu quo aurait un coût politique très élevé puisqu’il bloquerait l’entrée en vigueur d’un accord que nous avons négocié à notre avantage afin d’éviter le « tout anglais » que préconisaient certains pays, y compris francophones et proches.

M. Jacques Myard – C’est le flamand que l’on parle en Belgique…

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Notre refus conduirait les treize autres États parties à négocier entre eux un régime qui privilégierait l’anglais. L’attitude de repli n’est donc pas souhaitable.

M. Jacques Myard – Vous parlez de repli alors que vous êtes en pleine débandade !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Au contraire, nous avons là un puissant levier pour l’innovation. Certes, l’accord n’est pas encore ratifié par tous…

M. Jacques Myard – Et pour cause !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État …mais ayons confiance en nous et en notre capacité de persuasion !

M. Loïc Bouvard – Très bien !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État L’amélioration des systèmes européens de brevets n’est pas une quête nouvelle, et la recherche d’une politique coordonnée entre États membres se poursuit depuis 2000. Les discussions, gelées depuis 2004, reprennent au moment même où la France s’apprête à ratifier l’accord de Londres. Elles aboutiront bientôt à une juridiction communautaire efficace et harmonisée.

M. François Goulard – Il a raison !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Nous aurons alors besoin d’un véritable brevet communautaire dont les effets seront identiques dans l’ensemble des États membres. Aujourd’hui, en effet, un brevet peut être maintenu en vigueur dans un pays, mais invalidé dans un autre.

M. Jacques Myard – Et c’est très bien ainsi !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Le régime communautaire mettra fin à cette insécurité juridique. Projetons-nous donc dans l’avenir.

M. Jacques Myard – Faisons un nouveau pas en direction du gouffre !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Un nouveau traité devrait être bientôt signé. Quand le brevet communautaire sera mis en œuvre, on peut espérer que le passage à la majorité qualifiée, prévu par ce traité, incitera chacun à « communautariser » l’accord de Londres et à l’intégrer dans le brevet communautaire. Préférons une politique offensive en faveur de nos PME aux faux-semblants actuels ! Faciliter le dépôt des brevets : tel est notre objectif. Les innovations de nos entreprises doivent se faire connaître à l’étranger.

M. Jacques Myard – Il ne s’agit pas de cela !

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État Pour que la France devienne une terre de brevets, il faut en réduire le coût et ratifier l’accord de Londres – à quoi doivent s’ajouter les judicieuses mesures d’accompagnement préconisées par M. Plagnol. L’adoption de ce projet de loi servira notre influence économique, mais aussi notre rayonnement scientifique et culturel ! (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP et sur quelques bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche)

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État chargé des entreprises et du commerce extérieur – Je tiens avant tout à remercier MM. Poniatowski et Plagnol, lequel a procédé à une quinzaine d’auditions, pour l’exhaustivité de leur travail. Outre les arguments évoqués par M. Jouyet, la ratification de l’accord de Londres s’impose aussi pour des raisons économiques. À l’âge de la mondialisation, l’innovation est au cœur de la croissance économique.

M. André Wojciechowski – Bravo !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État Un récent rapport de l’OCDE nous indique que la Chine est au cinquième rang mondial en matière d’investissements dans la recherche et le développement.

M. Jacques Myard – Oui, mais elle le fait en chinois !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État Pour autant, elle ne développe pas l’innovation.

M. André Wojciechowski – Et pour cause : elle rachète nos entreprises !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État C’est plutôt parce que les droits de propriété intellectuelle n’y sont pas toujours respectés. Dès lors, les chercheurs chinois préfèrent aller chercher ailleurs, ou ne pas chercher du tout. La propriété intellectuelle et, partant, le brevet, sont en effet la clef de voûte de l’innovation. Or, le protocole de Londres favorise l’effort d’innovation et la compétitivité de nos entreprises. Avec le brevet européen, notre chaîne de l’innovation sera renforcée. Le coût actuel du brevet européen constitue en effet un handicap de poids pour les entreprises, l’innovation et l’emploi. L’accord de Londres permettra de diminuer les coûts et profitera notamment aux PME, qui sont les premières à pâtir du système de traduction intégrale. Ce n’est pas un hasard si la CGPME…

M. Jacques Myard – Instrumentalisée par le Medef !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État …le réclame depuis des années ! Avec la baisse du coût du brevet, les entreprises accroîtront leur marge de manœuvre en matière d’innovation et choisiront plus aisément une stratégie offensive de commercialisation à l’étranger.

J’ajoute que les traductions des brevets ne sont disponibles qu’après cinq à sept années : c’est un délai trop long pour permettre aux entreprises d’exercer une activité de veille efficace. Avec l’accord de Londres, elles auront accès au résumé du texte intégral du brevet au plus tard deux ans après son dépôt.

M. Jacques Myard – Croyez-vous que c’est avec cela qu’elles comprendront jusqu’à deux cents pages de description ?

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État  Elles prendront ainsi connaissance des caractéristiques principales de l’invention. Nul désavantage compétitif n’est à craindre.

M. Jacques Myard – Vous devriez avoir honte de ces contrevérités !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État Comment pouvez-vous imaginer qu’un secrétaire d’état aux entreprises demande la ratification d’un accord qui leur nuit (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP) ?

M. Jacques Myard – Justement !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État Ne doutez pas, Monsieur Myard, de la force de mes convictions : cela fait des années que je défends nos entreprises, dans cet hémicycle et ailleurs !

Cette ratification n’est qu’un élément de la politique globale que nous devons mener en matière d'innovation. Le projet de loi de finances proposera ainsi une réforme ambitieuse du crédit d'impôt recherche, ainsi qu'un allégement de la fiscalité sur les revenus tirés des cessions de brevets, qui permettra de supprimer l'écart entre les coûts de l'octroi de licence et de la cession de brevet. Nous assouplirons également le régime fiscal des apports de brevet à des sociétés par des inventeurs. La réduction accordée aux PME sur les principales redevances de dépôt de brevets sera également doublée dès cette année, et ouverte aux entreprises de moins de 1 000 salariés, contre 250 actuellement.

M. Jacques Myard – Ça, c’est bien !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État – Pour mieux sensibiliser les entreprises aux enjeux de la propriété industrielle, du dépôt de brevet et de la valorisation des inventions, les actions de terrain de l'INPI, d’OSEO et des pôles de compétitivité seront amplifiées. Nous allons ainsi généraliser, pour les entreprises moyennes, la technique des pré-diagnostics. C’est aussi cela, la défense de la propriété intellectuelle !

Le Gouvernement souhaite donc mettre en place un ensemble très complet de mesures, en concentrant ses efforts sur les entreprises petites et moyennes. Il serait vraiment incohérent de vouloir alléger les redevances sur le dépôt de brevet, soit le dispositif d'entrée, tout en maintenant des charges dissuasives pour les entreprises lors de l'obtention et de la délivrance des brevets ! En réduisant les coûts de traduction, l'accord de Londres s'inscrit dans la chaîne vitale de l’innovation. C’est donc avec la plus profonde conviction que je vous engage à en autoriser la ratification, dans l'intérêt de nos entreprises et de nos emplois…

M. Jacques Myard – Cocu, et content !

M. Hervé Novelli, secrétaire d’État …pour rendre le système européen de brevets plus compétitif, pour favoriser la recherche et l'innovation et pour donner à notre pays le point de croissance qui lui manque pour résoudre l’essentiel de ses problèmes (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).

Mme Valérie Pecresse, ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche – Pour parler avec une grande franchise, c'est une chance qui nous est offerte aujourd'hui : celle de consacrer la langue française comme l'une des trois langues du progrès technologique et de l'innovation en Europe.

M. Jacques Myard – C’est déjà fait !

Mme la Ministre - Nous ne pouvons pas la laisser passer, car cette chance est sans doute la dernière : des voix s’élèvent déjà pour demander le passage au « tout anglais ». Si la France se refusait à ratifier ce texte, qui ne peut entrer en vigueur sans elle, nul doute qu’elle serait en position de faiblesse dans les prochaines négociations sur la diversité des langues et qu’elle ne pourrait plus échapper, à court ou moyen terme, à des concessions douloureuses.

Cet accord est aussi une occasion unique de renforcer la recherche française et de franchir un nouveau pas dans la société de la connaissance : c’est une conviction que le Gouvernement partage avec le président de votre commission des affaires étrangères et avec votre rapporteur, dont je voudrais saluer ici le travail remarquable, mais aussi avec tous ceux qui se sont penchés sur le protocole. Il y a plus d'un an en effet, lorsque votre commission des finances avait adopté un amendement de M. Fourgous tendant à autoriser la ratification du protocole, le Gouvernement avait voulu offrir à tous le temps de la réflexion : l'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques et technologiques, les commissions des affaires étrangères et des affaires sociales de l’Assemblée et les délégations pour l'Union européenne de chacune des deux chambres…

M. Jacques Myard – Chef d’œuvre de manipulation !

Mme la Ministre - …ont pu ainsi en peser toutes les conséquences, avant de se prononcer pour la ratification.

M. Jacques Myard – En service commandé !

Mme la Ministre – Cet accord est en effet bénéfique à la fois pour la langue française, pour la recherche et l'innovation en France et au-delà, pour le rayonnement de notre pays. En ce qui concerne notre langue, je voudrais apaiser toutes les craintes qui, c’est légitime, se font jour à chaque fois qu’elle est en cause. Le protocole de Londres simplifie le régime linguistique des dépôts de brevets en Europe. Il bénéficie à trois langues : l'allemand, l'anglais et le français.

M. Jacques Myard – C’est déjà le cas !

Mme la Ministre – Les revendications des brevets devront donc être traduites dans chacune de ces trois langues. C'est là une garantie essentielle pour les déposants francophones, car les revendications sont le cœur du brevet.

M. Jacques Myard – C’est faux !

Mme la Ministre - Ce sont elles qui définissent la portée de la protection juridique qu'il confère. Des revendications mal rédigées, ce sont des inventions mal protégées et donc des brevets inutiles.

Le protocole de Londres garantit donc que la partie fondamentale de chaque brevet sera nécessairement disponible en français. Qu’il n’y ait pas de malentendu : le protocole n'autorise en rien les déposants à choisir parmi ces trois langues pour les revendications (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP et quelques bancs du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche). Il n'y a donc aucun risque que les brevets européens ne soient plus libellés qu'en anglais. L'accord ne sert pas à dresser un paravent pudique devant le monopole de l'anglais, mais oblige à utiliser les deux autres langues. Ce n’est que pour les parties techniques du brevet, c'est-à-dire pour l'essentiel des schémas et des légendes, que le choix entre les trois langues sera possible. Cela n'emporte aucune conséquence pour l'avenir de la langue française, puisque ces parties techniques sont peu rédigées et n'ont pas de réelle portée juridique.

M. Jacques Myard – Oh !

Mme la Ministre - Il était donc légitime, dans un souci de simplification, d'autoriser leur rédaction dans une seule des trois langues officielles (Murmures sur plusieurs bancs du groupe de la Gauche démocrate et républicaine et du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche).

Si le protocole de Londres fait du français l'une des langues officielles de l'innovation en Europe – le Conseil constitutionnel l'a au demeurant déclaré conforme à notre Constitution, qui consacre le français comme langue de la République – il emportera aussi d’autres bénéfices pour la France, pour notre recherche et pour chacune de nos entreprises innovantes.

M. Jacques Myard – Il n’y a aucun lien ! C’est une affirmation gratuite !

Mme la Ministre - Si l’Europe s’est engagée dans une simplification du régime des brevets, c'est avant tout pour stimuler l'innovation. Chacun sait que c’est de l'innovation que dépend la croissance future de nos pays. Le temps où il suffisait de suivre, à notre rythme, les pays innovants pour développer notre économie est révolu. Ni la France ni l'Europe ne peuvent plus se permettre d'être en pointe dans certains domaines et de laisser les autres aux États-Unis ou au Japon. Car ce n'est plus seulement avec eux que nous rivalisons, mais aussi avec la Chine, ou l'Inde – avec l'ensemble des pays émergents qui ont compris que l'intelligence était la plus grande des richesses, la source unique dont sortent la paix, la prospérité et le progrès pour tous.

La France qui a été de toutes les révolutions et de toutes les audaces, la France dont sont sorties les Lumières qui ont éclairé l'Europe entière, n'a rien à craindre de la compétition mondiale des intelligences. Pour peu qu'elle s'y engage pleinement, elle y tiendra son rang. J’en appelle donc aujourd’hui à l'esprit des Lumières (Rires sur quelques bancs du groupe UMP et du groupe socialiste, radical, citoyen et divers gauche). L’intelligence était reine dans notre pays : partout, on découvrait, on inventait, on innovait. C'est cet esprit, qui nous a placés au tout premier rang des nations européennes, qu'il faut rallumer. Nous devons donner à nos chercheurs et à nos inventeurs les moyens de lutter à armes égales avec ceux des autres nations. Le peuvent-ils, quand le dépôt d'un brevet est deux à trois fois plus coûteux en Europe qu'au Japon ou aux États-Unis ? Quand il faut traduire intégralement un brevet dans vingt-trois langues ?

M. Jacques Myard – C’est faux !

M. le Président – Monsieur Myard, économisez votre voix pour le moment où vous aurez la parole…

Mme la Ministre – Certains trouveront déplacé de parler d'argent à propos de science, de savoir et de découverte, mais les plus grands esprits doivent bien vivre. Encore faut-il qu’ils puissent vivre des fruits de leur intelligence. Dans ses premières années, une PME innovante n'a qu'une seule richesse : le brevet qu'elle a déposé, sans lequel elle ne pourra se développer, lever des fonds, emprunter auprès des banques. Les États-Unis l’ont bien compris, qui sont en train de modifier leur système de brevets afin de le rendre plus efficace et moins coûteux pour les entreprises.

C’est pourquoi il nous faut réagir, en ratifiant le protocole de Londres certes, mais aussi en formant nos jeunes ingénieurs et nos jeunes doctorants au dépôt de brevet. Certains établissements le font déjà. Demain, chaque école doctorale, chaque école d'ingénieurs doit offrir cette formation. Je veux également développer les masters en droit de la propriété intellectuelle, car nous ne pouvons laisser les cabinets américains et allemands prendre toujours plus d'avance dans un domaine aussi stratégique.

Il est essentiel que tous nos découvreurs puissent protéger leurs inventions à moindre coût, car 26 000 euros ne sont rien pour une entreprise de taille mondiale, mais représentent une somme énorme pour une jeune entreprise. Il n’y a aucun risque que les entreprises mondiales inondent l'Europe de brevets : si elles avaient voulu – et pu – le faire, elles l'auraient déjà fait, car les coûts et les complexités juridiques n'ont jamais été un obstacle pour elles.

Le seul risque lié au protocole de Londres serait celui qu’une absence de ratification ferait courir aux laboratoires de recherche et aux entreprises innovantes de notre pays. Grâce à ce protocole, nous allons aider nos inventeurs à faire valoir le fruit de leur intelligence. Aujourd'hui, une seule PME européenne sur quatre dépose un brevet au cours de sa vie, contre une PME américaine sur deux. Voilà le secret de la croissance, du rayonnement technologique des États-Unis. Il n'a rien d'obscur, il n'est pas hors de notre portée. Il nous suffit de le vouloir. C'est l'objet même de la stratégie de Lisbonne, au cœur de laquelle prennent place les discussions sur le brevet communautaire. Nous devons être pleinement conscients que ces discussions ne progresseront pas si la France ne ratifie pas le protocole de Londres.

En effet, le brevet communautaire, qui sera délivré par l'Office européen des brevets, ne sera pas autre chose qu'un brevet européen concernant l'ensemble du territoire de l'Union et non plus tel ou tel État membre.

M. Jacques Myard – Quelle démission !

Mme la Ministre - Il garantira une protection uniforme des fruits de la recherche et de l'innovation dans l'ensemble des pays de l'Union, sans se substituer au brevet européen, les deux dispositifs étant en réalité enchâssés l'un dans l'autre.

Pour avancer sur le brevet communautaire, nous devons donc améliorer le brevet européen, notamment le rendre plus accessible. C'est l'objet même du protocole de Londres, que je vous demande aujourd’hui d'autoriser le Gouvernement à ratifier. Les Français ne comprendraient pas que la représentation nationale hésite un instant à faire ce pas essentiel vers la société de la connaissance et de l'innovation, les grands organismes de recherche de notre pays, comme le CNRS, l'INSERM, le CEA, l'IFP non plus.

Ce pas décisif ne sera pas le seul. En effet, le Gouvernement s'est engagé, avec l’aide et le soutien du Parlement, dans la construction d’une nouvelle société du savoir et de l'intelligence. Ainsi a-t-il réformé le crédit d’impôt recherche, qui permettra de soutenir l'effort de recherche des entreprises innovantes, et engagé une réforme des universités autour des valeurs cardinales de liberté et de responsabilité, afin de donner à notre enseignement supérieur les moyens du rayonnement qui doit être le sien. C’est ainsi que pourront se développer demain les jeunes entreprises universitaires qui recevront le même soutien des pouvoirs publics que celui apporté aux jeunes entreprises innovantes. C’est à ces nouvelles entreprises qui feront la croissance future de notre économie, que s'adresse le protocole de Londres, ainsi qu’à toutes les sociétés innovantes qui feront le choix demain de s'installer en France où elles trouveront des universités fortes, une recherche dynamique, des talents prêts à les rejoindre et des pouvoirs publics mobilisés pour les aider à se développer.

L’enjeu aujourd'hui est de renforcer l'attraction qu'exerce l'Europe sur les inventeurs de demain. Ratifier le protocole de Londres, c'est se donner toutes les chances de les voir s'établir en France, où ils bénéficieront d'un environnement intellectuel et scientifique exceptionnel ainsi que de toute l'aide dont ils ont besoin. La France a aujourd'hui tous les atouts pour s'imposer dans la compétition mondiale de l'intelligence. Ne refusons pas de livrer cette bataille. Ne choisissons pas de tout perdre alors que nous pourrions tout gagner !

M. Nicolas Dupont-Aignan – Vous ne livrez pas bataille. Vous vous couchez.

Mme la Ministre - En nous retirant sans livrer bataille, nous sacrifierions ce que nous avons de plus précieux, notre langue (M. Myard s’exclame). C'est en effet le rayonnement d'une culture qui assure le rayonnement d’une langue, et non l'inverse.

Il ne suffit pas d'aimer et de défendre le français pour le faire vivre, il faut aussi l’illustrer. C’est le prestige international de la recherche française qui attirera demain dans notre pays de jeunes scientifiques étrangers qui y apprendront tout naturellement le français. La culture française rayonnera ainsi à travers le talent de ces étrangers, qui la choisiront comme l'ont choisie hier une jeune Polonaise nommée Marie Curie ou un jeune Irlandais nommé Samuel Beckett (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe UMP), et comme la choisissent aujourd'hui des écrivains tels que Jonathan Littell ou Nancy Huston.

Voilà pourquoi nous avons le devoir de donner à l'intelligence française les moyens de s'illustrer encore. Voilà pourquoi nous devons ratifier le protocole de Londres : pour ne pas laisser s'éteindre la voix de la France, tout simplement. (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP ; protestations sur quelques-uns d’entre eux)

M. Henri Plagnol, rapporteur de la commission des affaires étrangères – Nous sommes appelés à nous prononcer aujourd’hui sur la ratification du protocole de Londres, attendue depuis sept ans que notre pays l’a signé.

De moins d’une dizaine à sa création, l’Organisation européenne des brevets compte aujourd’hui trente-deux États membres et en comptera bientôt plus de quarante. L’augmentation du nombre d’États parties s’est accompagnée d’une inflation linguistique, le brevet européen valant pour une aire géographique où sont pratiquées vingt-trois langues différentes. Parmi elles, trois seulement, l’allemand, l’anglais et le français disposent d’un statut privilégié de langue officielle de l’Office européen des brevets.

Le constat est unanime : il faut renforcer l’attractivité du brevet européen, le simplifier et en réduire le coût, de façon que notre continent demeure à la pointe du progrès et de la connaissance et soit compétitif par rapport aux États-Unis, au Japon et aux autres puissances émergentes dans le domaine scientifique. C’est pourquoi, afin d’éviter que l’augmentation du nombre d’États membres de l’Organisation européenne des brevets n’entraîne une inflation des coûts, le protocole de Londres – c’est son seul objet – a instauré un régime linguistique limitant les exigences de traduction.

La présence de trois ministres cet après-midi illustre l’importance qu’attache le Gouvernement à l’enjeu.

M. Jacques Myard – Ils sont venus défendre un mauvais texte.

M. le Rapporteur – J’ai, pour ma part, tenu à auditionner toutes les associations, organisations, syndicats et personnalités qui souhaitaient exposer leur point de vue. J’ai écouté avec une attention particulière et dans un esprit d’ouverture ceux qui, légitimement, pouvaient exprimer des inquiétudes.

M. Jacques Myard – Mais vous ne les avez pas entendus.

M. le Rapporteur – Je me suis posé quatre questions simples. Le protocole de Londres est-il conforme à notre droit et à notre tradition juridique ?

M. Jacques Myard – Non !

M. le Rapporteur – Va-t-il dans l’intérêt de nos entreprises et de nos chercheurs ?

M. Jacques Myard – Non !

M. François Goulard – Oui !

M. le Rapporteur – Préserve-t-il la position de la langue française – à laquelle tous les parlementaires sont attachés – comme langue scientifique et technologique ? (« Non ! » sur quelques bancs UMP ; « Oui » sur d’autres) Est-il de nature à conforter le poids de la France dans l’Union européenne ? (Mêmes mouvements)

S’agissant de la conformité du protocole à notre droit, la question a été tranchée. L’argument des opposants à la ratification selon lequel il serait contraire à l’article 2 de notre Constitution, qui dispose que la langue de la République est le français, a été rejeté par le Conseil d’État dans un avis du 24 septembre 2000 puis par le Conseil constitutionnel dans une décision du 28 septembre 2006. Au-delà de la constitutionnalité du protocole, certains s’inquiètent de l’avenir de la grande tradition juridique française. N’oublions jamais que c’est la France des Lumières qui a jeté les fondements de la théorie de la propriété intellectuelle – c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le français a été, dès l’origine, l’une des langues officielles de l’Organisation européenne des brevets. Et il le demeurera, ce qui signifie que les brevets pourront être déposés en français. …

M. Jacques Myard – Mais c’est déjà le cas !

M. le Rapporteur – Au-delà, nous aurons la garantie que la revendication, qui est le cœur du brevet, la seule partie prescriptrice de droits et bénéficiant de l’exclusivité durant vingt ans, sera obligatoirement traduite dans les trois langues officielles.

M. Jacques Myard – Vous ne savez pas ce qu’est un brevet !

M. le Rapporteur – En cas de contentieux, une traduction est obligatoirement prévue dans la langue du justiciable, mise à la charge du déposant. Nos chercheurs et nos entreprises ont donc l’assurance que leurs litiges seront arbitrés en français.

Le protocole de Londres sert-il l’intérêt de nos entreprises et de nos chercheurs ? Sur ce point, Hervé Novelli et Valérie Pecresse ont tout dit. La quasi-totalité du monde scientifique et économique attend la ratification de ce protocole. Nous avons auditionné très longuement la CGPME, qui nous a indiqué que plus de 90 % des PME – dont il est faux de prétendre qu’elles n’ont pas été consultées – considèrent le protocole de Londres comme l’un des éléments de nature à stimuler le dépôt de brevets, dont le coût est aujourd’hui dissuasif pour elles. L’économie à en attendre varie de 15 % à 40 %, ce qui n’est pas négligeable pour une PME ou un chercheur dont l’investissement est toujours incertain, tous les brevets n’étant pas exploités.

Faut-il craindre que la simplification et l’abaissement du coût du brevet européen conduise à une invasion de brevets américains et japonais ? Le monde économique est unanime : ce serait une grave erreur que de vouloir fermer notre continent au dépôt de brevets d’entreprises étrangères. Il est essentiel en effet que nos entreprises et nos chercheurs soient informés en temps réel des dernières innovations scientifiques, industrielles et technologiques. Les brevets déposés sur le sol européen, même par des entreprises étrangères, sont source d’emploi, d’innovation et de croissance. Il ne faut surtout pas, parce qu’on craindrait un effet d’aubaine théorique, vraisemblablement marginal, au profit de multinationales pour lesquelles le dépôt d’un brevet ne pèse guère dans leur conquête du marché mondial, rejeter un accord favorable d’abord à nos entreprises et à nos chercheurs.

S’agissant de la veille scientifique et technologique, Hervé Novelli, et je l’en remercie, a tenu le plus grand compte des suggestions de votre rapporteur pour que nos PME mesurent mieux les enjeux de la propriété intellectuelle et de l’intelligence économique. Il faut pour cela les aider à s’informer du dépôt des brevets de leurs concurrents dès le stade de la publication, soit dix-huit mois après le dépôt et bien avant la traduction intégrale éventuelle. Le fait que le cœur des brevets sera traduit facilitera aussi cette veille.

Quant à la préservation de la position de la langue française – à propos de laquelle je me suis longuement interrogé -, dès lors que le français reste langue officielle – privilège ô combien convoité, voire contesté, par nos partenaires européens ! –, il ne pourra qu’être enrichi par le vocabulaire technique et scientifique alimenté quotidiennement par l’Office européen des brevets et déjà riche de 150 000 mots.

M. Nicolas Dupont-Aignan – Mais si les textes ne sont pas traduits?

M. le Rapporteur – Ainsi assurerons-nous tous nos amis francophones du fait que la langue française est une langue vivante, actualisée en temps réel à mesure que l’innovation se développe. C’est la pérennisation de ce statut exceptionnel qui est en jeu : à cet égard, comme l’ont rappelé MM. les secrétaires d’État et Mme la ministre, ne pas ratifier le protocole de Londres, ce serait se tirer une balle dans le pied, en aidant tous ceux qui, en Europe, plaident déjà pour le tout-anglais ! Car cette ratification constituera au contraire, comme l’a souligné M. le secrétaire d’État chargé des affaires européennes, la première bataille d’une lutte difficile pour la mise en place du brevet communautaire trilingue que nous appelons de nos vœux.

Enfin, cette ratification confortera la voix de la France en Europe…

M. Nicolas Dupont-Aignan – Sa démission !

M. le Rapporteur – Car comment nos partenaires pourraient-ils comprendre que la France bloque un accord qu’elle a initié et négocié, qui pérennise le rayonnement de notre langue et aidera, j’en suis convaincu, entreprises et chercheurs à progresser sur le marché mondial des brevets ? (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP)

M. Axel Poniatowski, président de la commission des affaires étrangères – Voilà plus de sept ans – M. le rapporteur l’a rappelé dans un discours à la fois brillant et convaincant – que nous débattons de la ratification du protocole de Londres. Chacun a fait valoir ses arguments au cours de ce débat qui honore notre démocratie. Après de nombreux reports de l’examen du texte par l'Assemblée nationale, la volonté du Président de la République de l’inscrire à l’ordre du jour de cette session extraordinaire adresse un signal fort à nos partenaires européens, qui attendaient un geste de la France permettant de faire enfin entrer en vigueur un protocole dont elle a eu l’initiative et qu’elle s’est employée à promouvoir. En juin dernier, notre pays est revenu sur la scène européenne en rendant possible, grâce au soutien décisif de la présidence allemande, un accord sur le traité réformateur qui rendra l’Union plus efficace et plus démocratique ; aujourd’hui, une nouvelle occasion se présente à nous d’adresser un message encourageant à nos partenaires en cessant de bloquer par notre veto l’entrée en vigueur du protocole. Il y va de l’intérêt de l’Europe, donc de la France.

Ce protocole est indissociable de la stratégie de Lisbonne, décidée en 2000, et qui vise à faire de l’Europe l’entité la plus compétitive au monde, fondée sur l’économie de la connaissance et de l’innovation. Il ne s’agit de rien de moins que de faire face aux enjeux de la mondialisation. Car l’Europe souffre d’un grave retard sur ses concurrents américains et japonais : nous sommes loin de consacrer 3 % de notre PIB à la recherche et à l’innovation. Si nos objectifs sont ambitieux, ils pourront néanmoins être atteints à force de détermination et de volonté politique. La ratification du protocole y contribuera, en encourageant les entreprises à déposer davantage de brevets et en élargissant la diffusion du brevet européen. Ainsi passerons-nous du discours aux actes. En outre, je suis prêt à parier que cette ratification aura un effet d’entraînement sur les pays non encore signataires du protocole ; je songe notamment à l’Autriche, à la Belgique, à l’Irlande ou à la Finlande. De plus, la ratification du protocole par la France confortera le statut du français, langue officielle dans le système européen des brevets, et permettra de prendre date dans le cadre des négociations actuelles sur le brevet communautaire.

J’entends souvent dire que ce protocole ne doit pas être si convaincant que cela puisque bien des pays ne l’ont pas encore ratifié.

M. Jacques Myard – Eh oui !

M. le président de la commission des affaires étrangères – C’est que nombre d’entre eux - notamment l’Italie et l’Espagne - envient le statut privilégié de notre langue (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP).

M. Jacques Myard – Mais ils l’enviaient déjà !

M. le président de la commission des affaires étrangères – S’ils ne l’ont pas signé…

M. Jacques Myard – Ils ne le signeront pas !

M. le président de la commission des affaires étrangères – …c’est justement parce que l’italien et l’espagnol ne bénéficient pas des avantages accordés aux trois langues officielles de l’Office européen des brevets ! (« Très bien ! » et applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP).

Non content de maintenir le statut privilégié de notre langue, le protocole le renforce…

M. Jacques Myard – Mais non !

M. le président de la commission des affaires étrangères – …puisque tout brevet européen délivré en français sera validé dans les grands pays européens, notamment l’Allemagne et le Royaume-Uni, sans obligation de traduction intégrale, ce qui signifie que le texte français d’un brevet européen aura force de loi dans ces pays ; c’est là une remarquable nouveauté.

Mais, si la France refusait de ratifier le texte, il y a fort à parier que la tentation serait grande, pour les pays qui l’ont déjà ratifié, de s’accorder entre eux sur un régime plus favorable à l’anglais.

M. Jacques Myard – Ils ne le peuvent pas ! Relisez les traités !

M. le président de la commission des affaires étrangères – Vous avez beau parler comme si le statut du français était gravé dans le marbre, s’il est en effet juridiquement impossible de le remettre en cause, comment, d’un point de vue politique, peut-on croire qu’en refusant un accord dont elle a l’initiative, la France empêchera les autres pays d’aller de l’avant, fût-ce en anglais ? C’est pourquoi le protocole est bien le meilleur rempart contre le tout anglais !

C’est aussi notre crédibilité sur la scène européenne qui est en jeu, car c’est la France qui a convoqué la Conférence intergouvernementale qui a abouti à la conclusion de cet accord signé en juin 2001. Pouvons-nous ainsi revenir sur la parole donnée ?

Enfin, le texte a pour enjeu fondamental le rôle de l’innovation en matière de croissance économique, de progrès social et d’emploi. Après les États-Unis il y a une quinzaine d’années, l’Europe est désormais entrée dans l’ère de la troisième révolution industrielle, celle d’Internet et des biotechnologies – secteurs industriels dont le potentiel en matière de brevets est très puissant. C’est un euphémisme que de dire que le progrès technologique est devenu le moteur de la croissance, des gains de productivité et de l’élévation du niveau de vie à long terme. Or tout procède de la croissance : sans elle, notre accompagnement social est fragilisé et le déficit entre dans une spirale difficile à contrôler (Quelques applaudissements sur les bancs du groupe UMP). Ainsi, jamais le dépôt de brevets n’a joué un rôle aussi stratégique dans la compétition économique internationale. En la matière, nous sommes en retard sur les États-Unis, qui considèrent moins les brevets comme des outils de recherche que comme des actifs d’entreprise. Un effort doit être consenti en Europe et surtout en France, où le droit de la propriété industrielle doit être mieux enseigné.

M. le Rapporteur – Très bien !

M. le président de la commission des affaires étrangères – Notre pays est en déclin dans le paysage européen des brevets. Selon l’INPI, en 2006, la France représentait 18,2 % des dépenses de recherche et développement en Europe, mais 15,3 % seulement des dépôts de brevets, contre 42,5 % - trois fois plus – pour l’Allemagne ! Rien ne justifie ce retard. Allons chercher la croissance là où nous pouvons la trouver, dans les secteurs innovants à forte valeur ajoutée !

Ainsi, la ratification lèvera l’un des obstacles à la croissance, en particulier pour les PME, qui souffrent aujourd’hui d’une forme d’impôt sur l’innovation, comme l’ont montré différents rapports, dont celui du Conseil d’analyse économique, et celui que M. Jouyet a co-signé avec M. Maurice Lévy, sur l’économie de l’immatériel.

Je m’engage par ailleurs à veiller à un suivi régulier de la mise en œuvre du texte…

M. Jacques Myard – Parce que vous avez des doutes !

M. le président de la commission des affaires étrangères – Non, parce que je suis sûr de moi et que le Parlement a pour rôle de veiller aux conséquences de la mise en œuvre des textes qu’il adopte !

M. Jacques Myard – On va s’amuser !

M. le président de la commission des affaires étrangères – J’espère vous avoir convaincus (« Oui ! » sur plusieurs bancs du groupe UMP) qu’en ratifiant ce texte, nous agissons résolument dans l’intérêt de notre pays (Applaudissements sur les bancs du groupe UMP).

 

EXCEPTION D’IRRECEVABILITÉ

 

M. le Président - J’ai reçu de M. Jean-Claude Sandrier et des membres du groupe de la Gauche démocrate et républicaine une exception d’irrecevabilité déposée en application de l’article 91, alinéa 4, du Règlement.

M. Jean-Paul Lecoq – Un vaste programme de domination revêt aujourd'hui le masque de la mondialisation, comme l'admettent crûment certains industriels outre-Atlantique et certains dirigeants politiques.

Dans le projet qui nous a été remis, l'exposé des motifs se limite à constater que le statut du français est renforcé, mais le fait que notre langue reste l'une des trois langues officielles de l'Office européen des brevets, au même titre que l'anglais, n'est pas l'élément essentiel : si, juridiquement le protocole ne modifie pas le statut du français, il le condamne sur le plan économique, puisqu'il sera moins rentable de rédiger son brevet en français qu'en anglais, y compris pour le déposant français.

Second constat : le nouveau système de dépôt d'un brevet réduira les coûts de traduction. Mais bien d’autres aspects sont passés sous silence, non seulement à propos de la langue française et des effets du texte sur notre droit interne, mais aussi, sur le plan européen, en matière de pluralisme et de diversité culturelle, menacés par cette lourde tendance à l'uniformisation.

Car l’enjeu n’est pas uniquement linguistique : c’est bien de l'hégémonie, voire de la domination américaine sur le plan international qu’il est question, y compris dans l'organisation de la société internationale, dont l'Europe fait partie. C’est ce qui explique les avis négatifs émis par la compagnie nationale des conseils supérieurs de la propriété industrielle comme par l'Académie des sciences morales et politiques et l'association des conseils en propriété industrielle. Bien que Catherine Tasca ait affirmé dans plusieurs articles que la ratification du protocole de Londres n'apportera à la France comme aux autres pays que des bénéfices, ces déclarations, qui ne reposent que sur des calculs financiers, obéissent à une logique purement économique, oubliant d'analyser l’ensemble des conséquences politiques et culturelles de ce texte, non seulement pour la France, mais aussi pour les autres peuples européens.

Alors qu’aucun Gouvernement ne l’avait jamais demandé, la commission des finances a spontanément adopté, le 1er février dernier, un amendement au projet de loi de programme pour la recherche, qui prévoit la ratification par la France du protocole de Londres. Une telle initiative est calamiteuse pour le dépôt de brevets dans notre pays, pour l’innovation, mais aussi pour la francophonie.

Le protocole de Londres, adopté en octobre 2000, a en effet pour objet de modifier la convention de Munich, qui a institué en 1973 le brevet européen : les brevets déposés en langue anglaise seraient désormais directement opposables aux tiers sans traduction préalable en langue française. Le Gouvernement français n’avait pas signé ce texte, se réservant la possibilité de se concerter avec toutes les parties intéressées avant une date initialement fixée à 2001, mais plusieurs multinationales françaises, appuyées par le Medef, ont fait pression sur les gouvernements successifs, relayant les exigences de l’office nord-américain des brevets, qui avait déclaré voilà une dizaine d’années que l’anglais était désormais la langue de la propriété industrielle.

Présentées comme ses bénéficiaires, les PME seront en réalité les premières victimes de cet accord, fer de lance d’un modèle culturel et social unique. Pour mieux se protéger, elles devront en effet déposer leurs brevets en anglais, et recruter des ingénieurs anglo-saxons, au risque de violer le principe d’égalité entre les demandeurs d’emploi, puisque les immigrants anglo-saxons seraient ipso facto dispensés d’apprendre notre langue. Il faudra par ailleurs qu’elles traduisent leurs brevets dans les langues des dix-sept pays européens qui ont refusé, à l’instar de l’Espagne, de signer le protocole de Londres.

Sous le prétexte fallacieux de réduire le coût des brevets, et ainsi d’augmenter le nombre des dépôts dans notre pays, l’objet de ce texte est de permettre aux firmes multinationales de réaliser de notables économies, nonobstant les difficultés de fond posées par la suppression de l’obligation de traduire le brevet dans la langue du pays dans lequel il est déposé. En aucun cas, la réduction des coûts de traduction ne permet de justifier cette mesure. En évitant de traduire ses brevets dans sept langues, le Royaume-Uni devrait par exemple réaliser une économie de 33 millions d’euros.

Plusieurs députés UMP – Et alors ?

M. Jean-Paul Lecoq – Je rappelle que la moitié des brevets européens sont déposés par de grandes entreprises américaines ou nippones, qui recourent toutes à l’anglais et non à notre langue. Les plus puissantes firmes étrangères pourront désormais imposer à leurs concurrentes françaises une description de leurs brevets, mais aussi les revendications dont ils sont assortis, revendications qui demeurent modifiables à tout moment aux termes de la convention révisée en 2000. En cas de litige devant nos tribunaux, il faudra certes traduire le brevet en français, mais c’est la langue de dépôt qui aura force légale. Or, nul n’ignore les différences de fond et de forme qui séparent les systèmes juridiques anglo-saxon et français. Le juge risque donc de bâtir son raisonnement juridique en suivant la structure du droit anglo-saxon.

À cela s’ajoutent les menaces pesant sur le pluralisme, la diversité culturelle et la diversité des langues et des traditions des peuples européens. La mondialisation pousse en effet à l’uniformisation des modes de vie, des opinions et des points de vue, du fait de la soumission des peuples aux lois du marché, souvent présentées comme la seule référence envisageable. Nous devons nous battre pour préserver la diversité culturelle, qui est de nature linguistique, historique et juridique, toutes dimensions essentielles au pluralisme des idées.

Or, la révision de la convention européenne sur la délivrance de brevets européens s'aligne sur l’approche des droits de propriété intellectuelle qui prévaut dans le cadre de l'Organisation mondiale du commerce, dont le but est de tout transformer en marchandise grâce à une harmonisation des différents droits nationaux et régionaux en la matière. Facteur de standardisation, cette mondialisation libérale menace les identités culturelles. Sans nier l’existence de valeurs communes à l’ensemble de l’humanité, il ne faut pas effacer les spécificités léguées par le temps. Ne banalisons pas le sort réservé à la culture !

En effet, notre langue n’est pas seulement un moyen de communication ; elle est le vecteur de nos valeurs de solidarité, d’accueil, de respect des droits humains et du droit international. Et c’est par notre langue que nous maintenons intacte notre tradition révolutionnaire, porteuse de tant d’espoirs dans le monde entier (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe UMP).

Mais la langue peut être aussi un instrument au service de la domination, notamment celle du système juridique anglo-saxon.

Un député UMP – Et les Chinois ?

M. Jean-Paul Lecoq – N’oublions pas que le pluralisme linguistique, historique et culturel de l’Europe a toujours été une source d’enrichissement réciproque.

Or, ce projet de loi menace l’égalité des Européens devant la langue. Face au risque de la disparition du pluralisme et de la diversité culturelle, nous devons défendre notre langue en luttant contre la colonisation linguistique. En adoptant ce texte, l’Europe confirme sa déroute, puisqu’elle devient l’un des piliers de la mondialisation libérale, hostile au pluralisme. Nous devons au contraire préserver notre droit de nous exprimer dans notre langue, notamment devant les tribunaux. La culture ne peut être abandonnée aux seules lois du marché et régie par des techniciens et des financiers : la défense du pluralisme des cultures impose l’intervention régulatrice des États, y compris au niveau européen. Il est de notre responsabilité de prévenir l’avènement d’un monopole linguistique et juridique sur les brevets.

Pour toutes ces raisons, le groupe de la Gauche démocrate et républicaine ne peut accepter les dispositions de ce projet de loi, qui ferait de l’Europe un agent de l’acculturation. Aucun argument de nature économique ou financière ne peut justifier de telles menaces sur les langues européennes. Voilà pourquoi nous proposons cette exception d’irrecevabilité (Applaudissements sur les bancs du groupe de la Gauche démocrate et républicaine).

L’exception d’irrecevabilité, mise aux voix, n'est pas adoptée.

 

QUESTION PRÉALABLE

 

M. le Président – J’ai reçu de M. Nicolas Dupont-Aignan une question préalable déposée en application de l’article 91, alinéa 4, du Règlement (M. Philippe Folliot applaudit).

M. Nicolas Dupont-Aignan – Il est des moments dans l'histoire de notre hémicycle, où des personnalités et des élus d'horizons très différents se mobilisent pour défendre une cause qui les dépasse. C’est souvent le signe que l'intérêt supérieur du pays est en jeu. L'appel lancé contre la ratification du protocole de Londres appartient à cette catégorie.

Vous faisiez appel à l’intelligence et à l’esprit des Lumières, Madame la ministre ; jugez-en plutôt : de Jacques Attali à Alain Decaux, en passant par Claude Hagège, Max Gallo, Michel Déon, Laurent Lafforgue, Erik Orsenna, Robert Pitte, président de l'université Paris-Sorbonne, Albert Marouani, président de l'université Nice-Sophia-Antipolis, Alain Cotta, professeur à Paris-Dauphine, ou encore Walter Kramer, professeur à l'université de Dortmund et président de l'association de défense de la langue allemande, on ne compte plus les écrivains, les académiciens et les universitaires qui s’opposent à ce texte avec la dernière énergie…

N’oublions pas non plus les acteurs du monde de l'entreprise et de la propriété intellectuelle - patrons de PME innovantes, syndicalistes, de la CGT à la CFTC, avocats d'affaires, ingénieurs, professionnels des brevets : tous mesurent les effets néfastes de ce protocole. Dans cet hémicycle, mais aussi au Sénat, notamment en la personne du président Christian Poncelet, des voix s'élèvent également de tous les groupes, de la majorité comme de l'opposition, pour réclamer le rejet de ce mauvais traité.

M. Benoist Apparu – C’est la voix du conservatisme !

M. Jean-Pierre Dupont – Autre signe révélateur : ce n’est pas un hasard si ce texte est sur la sellette depuis 2001, aucune majorité n’osant le ratifier. Ce n'est pas non plus une coïncidence si le président Jacques Chirac, ardent défenseur de la francophonie, et ses premiers ministres Jean-Pierre Raffarin et Dominique de Villepin n'ont pas cédé face aux pressions de certains intérêts. Ce n'est pas un hasard si, depuis 2001, toutes les institutions qui représentent le français, la francophonie et la diversité culturelle ont condamné à l'unisson ce funeste protocole. L'année dernière encore, l'Assemblée parlementaire de la Francophonie dénonçait le « grave danger » qu’il représente.

Face à cela, comment se fait-il qu'un tel accord nous soit aujourd’hui soumis ? C'est que depuis des années ses partisans se livrent à un intense travail de persuasion, en utilisant des arguments mirobolants qui relèvent de la désinformation. Je répondrai point par point aux arguments fallacieux de certaines multinationales, du Medef et aujourd’hui, hélas, du Gouvernement.

On vous dit que le coût des brevets va miraculeusement baisser de 40 %. C’est faux ! Cette réforme ne réduira que marginalement la part correspondant aux frais de traduction – soit 10 % à 15 % du coût total des brevets. Elle ne touchera nullement aux 85 % à 90 % restants, à savoir les taxes et frais de représentation prohibitifs pratiqués par l’Office européen des brevets, qui sont en soi un scandale et sur lesquels la réforme aurait dû porter en priorité.

Mais la désinformation ne s’arrête pas là. Nos entreprises déposant leurs brevets en français devront continuer à assurer une traduction en anglais et en allemand non seulement dans les vingt-deux pays européens qui n’ont pas signé le protocole de Londres ou ont refusé de le ratifier, mais aussi aux États-Unis. L’économie réalisée sera donc bien moindre qu’on ne vous le dit.

M. Philippe Folliot – C’est vrai !

M. Nicolas Dupont-Aignan – Il est profondément malhonnête de faire croire que cette réforme permettra d’augmenter la quantité totale de brevets déposés par nos entreprises. En effet, c’est surtout la méfiance culturelle de nos entrepreneurs vis-à-vis de la protection qu’apporte le brevetage qui explique la faiblesse du nombre de brevets déposés en France. En n’obligeant plus à traduire en français la description des inventions, le protocole de Londres va considérablement renforcer cette défiance. Autant l’augmentation du crédit impôt recherche constitue un coup de pouce bienvenu à l’innovation, autant la réforme du brevet européen n’aura aucune incidence positive.

On vous dit que la traduction des revendications sera maintenue et que cela permettra à nos PME innovantes d’assurer une veille technologique satisfaisante. Je récuse cet argument des plus étranges. Tout d’abord, il entre en contradiction avec l’idée que l’économie réalisée grâce au protocole de Londres serait substantielle. Si économie substantielle il y a, la traduction n’est que minimale ; mais si la traduction demeure importante, l’économie est limitée. Vous ne pouvez pas jouer sur les deux arguments ! On me répondra que ce qui ne sera plus traduit est la somme des descriptions superflues. Nous abordons là le point essentiel : la description est un élément bien plus important que ne le font croire certains dans la constitution d’un brevet.

M. Jacques Myard – Bien sûr !

M. Nicolas Dupont-Aignan – C’est même un élément dont le défaut peut conduire à la nullité juridique d’un brevet. Selon un document de la Compagnie nationale des conseils en propriété industrielle, « les revendications définissent l’objet de la protection demandée. Quant à la description, elle doit être suffisamment claire et complète pour qu’un homme du métier puisse l’exécuter, et si tel n’est pas le cas, le brevet peut être déclaré nul – article 138 CBE. De plus, la description et les dessins servent à interpréter les revendications – article 69 CBE. Il existe d'autres causes de nullité du brevet liées à la description. La description constitue donc un élément tout aussi essentiel du brevet que les revendications. C’est par la description que l'inventeur divulgue pleinement son invention technique en échange du droit exclusif qui lui est accordé. » C’est cette description qui ne sera plus traduite, et c’est pourquoi certaines grandes entreprises attachent un si grand intérêt au protocole de Londres ! Vous n’endormirez pas la représentation nationale avec des arguments aussi contradictoires !

Le rôle même de cette description va d’ailleurs être accru : selon la loi « CBE 2000 » qui entrera en application le 13 décembre prochain, le breveté pourra en effet modifier les revendications pendant toute la durée de vie du brevet en y incluant n'importe quelle caractéristique de la description.

Insuffisante en tant que telle, la traduction des seules revendications risque de ne pas être à la hauteur si, comme il semblerait, elle est confiée à l'OEB, qui utilise des logiciels de traduction automatique dont les performances sont proches de zéro. Je pourrais vous citer des centaines d’exemples ! Or, c'est ce charabia qui sera le seul disponible dans le système du brevet européen réformé par le protocole de Londres !

Argument suprême, on vous dit que le protocole de Londres serait une grande victoire pour le français, qui verrait sa place de langue de référence confortée au sein du système de brevet européen. Dans la pratique, c’est tout aussi faux ! Nous venons de voir à quelle qualité de français risque d'aboutir le système de traduction de l'OEB. Mais l'argument selon lequel le français aurait obtenu une reconnaissance internationale à même d'assurer son rayonnement est tout aussi douteux. Certes, le français serait reconnu formellement à égalité avec l'anglais et l'allemand.

M. Jacques Myard – C’est déjà le cas !

M. Nicolas Dupont-Aignan – Tout brevet déposé en français n'aurait donc besoin que d'une traduction minimale dans les autres pays signataires. Mais ce n'est qu'une coquille vide : faute de favoriser le développement des brevets en français, ce nouveau système permettra surtout aux entreprises françaises grosses productrices de brevets - celles-là même qui sont derrière cette réforme - de déposer directement en anglais, faisant peu à peu tomber en désuétude le français technique et industriel. Tous les arguments en faveur de ce protocole sont donc des faux-semblants : son seul effet sera d'instaurer l'anglais comme unique langue de la propriété intellectuelle dans notre pays.

M. Philippe Folliot – C’est vrai !

M. Nicolas Dupont-Aignan – Ne faites pas croire le contraire à la représentation nationale ! Bien sûr, ces quelques entreprises feront des économies - entre 5 et 60 millions d’euros - mais le coût collatéral sera très élevé pour nos petites et moyennes entreprises, qui seront obligées de payer des traducteurs ou de passer au « tout-anglais ». Ce n’est évidemment pas le problème de celles qui ne rendent de comptes qu'à leurs actionnaires !

Ce n'est pas leur problème, mais c'est à l'évidence le nôtre. Car nous ne sommes pas ici le bras armé de tel ou tel groupe de pression. Nous sommes en charge de l'intérêt supérieur du pays, du dynamisme et de la compétitivité de nos entreprises, de l'emploi, des innovations de demain et, de la vitalité de notre langue, l'un des biens les plus précieux. Il n’est pas de développement économique qui ne s’appuie sur la langue du peuple français ! Cet intérêt supérieur n'est pas la somme d'intérêts catégoriels. Si la France est la France, c'est parce que tout au long de son histoire, des hommes et des femmes de bonne volonté se sont refusés à le sacrifier.

Si le protocole de Londres est ratifié par notre Parlement, et que de ce seul fait il entre finalement en vigueur, les conséquences ne se feront pas attendre. Et celles-là, on vous les cache ! Les 100 000 brevets de langue anglaise ou allemande déposés chaque année dans notre pays ne seront plus intégralement disponibles en français. L’application du protocole de Londres ouvrira ensuite toutes grandes les vannes aux dizaines de milliers de brevets anglophones non traduits aujourd’hui, qui grâce à la barrière de la langue, ne s'appliquent pas en France et dans les autres pays signataires du protocole. Comble de tout, il n'y aura aucune réciprocité ! La culture anglo-saxonne de la propriété intellectuelle n'a en effet rien à voir avec la nôtre : s'il existe une masse de brevets anglophones, c'est que les entreprises américaines, japonaises ou chinoises noient le marché pour étouffer toute concurrence. Cette conception judiciarisée et offensive - pour ne pas dire hégémonique - de la propriété industrielle est l'inverse de la nôtre, qui demeure essentiellement défensive. Les entreprises françaises se heurteront donc à un déferlement de brevets qui paralysera leur potentiel d'innovation. Car la réforme du régime linguistique du brevet européen poursuit un seul objectif : favoriser les entreprises qui déposent déjà beaucoup de brevets, c'est-à-dire les mastodontes, sans se soucier de celles qui n'en déposent pas assez, les PME, et qui en déposeront moins encore dans ce système !

Pour connaître l'état des inventions et développer leurs propres innovations, il reviendra désormais à nos PME de traduire à leurs propres frais des brevets anglophones ayant force de loi dans notre pays - charge qu'assumaient jusqu'à présent les entreprises étrangères qui déposaient en France. Ce serait un véritable scandale ! Comme l’écrit notre collègue Pascal Clément, ancien garde des Sceaux, dans Le Monde, « l'accord de Londres, en supprimant pour le breveté l'obligation de traduire la partie du brevet appelée description et en ne maintenant que celle des revendications, ne fait en réalité que transférer cette traduction de la description, qui est indispensable, à la charge du tiers. Cela revient à faire payer au condamné français la balle (étrangère) qui va le tuer! » (Exclamations sur quelques bancs du groupe UMP)

M. Jean-Yves Le Déaut – Où est-il, M. Clément ?

M. Nicolas Dupont-Aignan – On exonérera ainsi les grandes entreprises déposant des brevets d'une charge de traduction qui sera transférée sur les autres : le coût net pour l'économie française sera mécaniquement très négatif, puisqu'il y a toujours plus d'entreprises qui consultent les brevets pour assurer une veille technologique que d'entreprises qui en déposent. Les petites économies réalisées par quelques grandes firmes ne pèseront pas lourd face aux dépenses colossales que devront engager les PME innovantes. Soit elles dépenseront des fortunes en traductions, soit elles passeront au « tout–anglais » et creuseront le fossé entre leurs salariés qui maîtrisent cette langue et les autres. N'oublions pas celles qui seront dissuadées d’innover faute de pouvoir assurer ces traductions. Et quitte à devoir penser et innover en anglais, nombre d'entre elles embaucheront bientôt directement des ingénieurs et des juristes anglophones, laissant sur le carreau nos ingénieurs et nos avocats. Un comble !

L'émergence de ce monolinguisme étranger dans la vie des affaires de notre pays serait un handicap supplémentaire pour notre économie. Le « tout–anglais » n'est pas seulement une cause de désorganisation dans les entreprises et un danger - comme on l’a vu lors de l'irradiation de centaines de patients à Épinal faute de traduction de la notice d'utilisation des équipements de radiothérapie (« Cela n’a rien à voir ! » sur plusieurs bancs du groupe UMP). C'est aussi un handicap dans la vie des affaires elle-même : c'est une étude anglaise qui le souligne et plaide pour la diversité linguistique !

Les entreprises qui feront traduire les descriptions s'exposeront d’ailleurs à des conflits d'interprétation juridiques, ne serait-ce qu'à cause des distorsions de sens entre le texte d'origine et sa traduction française, cette dernière n'ayant aucune valeur juridique face à la première ! Quant à l'octroi d'une traduction intégrale par la puissance publique en cas de litige, c'est un leurre : ce qui importe pour nos entreprises, c'est une connaissance a priori et non a posteriori de l'état des inventions. Une fois qu'il existe un litige, cela veut dire que les investissements de recherche-développement et de production ont déjà été faits. Il est donc trop tard.

L’économie française n’a rien de bon à attendre du protocole de Londres ; la langue française non plus, dont l’usage technique et industriel déclinerait irrémédiablement, comme l’affirme Jean Foyer, ancien garde des Sceaux du général de Gaulle : « Je considère le mécanisme de l’accord de Londres comme l’amorce en France d’une euthanasie de la langue française. C'est la fin de la langue française comme langue technologique. Quand toute la technologie sera passée en anglais, tout le reste y passera…

M. Jacques Myard – Le peuple se révoltera !

M. Nicolas Dupont-Aignan – …, car quand on parlera anglais à l'atelier, à l'usine, à l'université, dans les laboratoires, on cessera aussi de parler français à la maison et à l'école. »

Accepterons-nous que la France défende moins sa langue que l'Italie, l'Espagne, le Portugal, l'Autriche, la Turquie ne défendent la leur ? Bafouerons-nous l'esprit de nos lois qui protègent le français, comme la loi Toubon ? Certains ministres semblent avoir déjà fait une croix sur notre langue, à l’instar de Bernard Kouchner, dans un livre paru il y a un an : « La langue française n'est pas indispensable : le monde a bien vécu avant elle. Si elle devait céder la place, ce serait à des langues mieux adaptées aux besoins réels et immédiats de ceux qui la délaisseraient. » Cette ligne est-elle désormais celle du Gouvernement ? Allons-nous donc accepter d'être regardés avec dédain parmi la communauté francophone ? Serons-nous sourds aux mises en garde inquiètes de nos amis québécois, qui nous exhortent à rejeter le protocole de Londres ?

Comme l’a si bien dit Christian Poncelet, Président du Sénat : « À quoi bon se battre pour la culture, prétendre avoir une autre vision de sa place dans la société, défendre une certaine idée de la France, si au jour le jour, nous sommes prêts à ces lâchetés quotidiennes au nom de la soi-disant efficacité et en général de la simple vanité. Vanité d'être publié, de paraître international, d'autant plus parfois qu'on est médiocre. Le protocole de Londres sur les brevets, hélas signé, mérite, puisqu'il n'est pas encore ratifié, un réexamen attentif, car nous ne pouvons accepter ses dispositions conduisant au tout–anglais dans ce domaine stratégique. »

Allons-nous accepter que des textes en langue étrangère aient force de droit dans nos tribunaux, en violation d'un usage bien établi depuis François 1er, et au risque d'introduire une inégalité entre Français selon le niveau d'anglais ? De nombreux juristes ont déploré la décision du Conseil constitutionnel jugeant le protocole compatible avec notre Constitution, car la traduction des revendications ne suffit nullement pour comprendre un brevet ; tous les spécialistes affirment qu’elles doivent être explicitées par une description, faute de quoi le brevet peut être invalidé.

Le Président de la République prétend dynamiser nos entreprises et favoriser leur compétitivité. Hélas, le protocole de Londres va dans le sens contraire, tout en menaçant notre identité linguistique et nationale !

Le débat ne concerne pas seulement l'avenir de notre pays ; il traduit aussi notre vision de l'Europe et du monde. L'Académie française a résumé la problématique : « Le français étant la langue de la République, la France ne peut accepter que les textes en langues étrangères aient force de droit sur son territoire. En fait, par le biais des brevets, se trouve une nouvelle fois posée la question que nul n’ose aborder de front : quelle langue, quelles langues doit parler l’Europe ? Économiser sur les traductions, c'est non seulement mettre en péril les langues nationales, mais aussi amputer la plus irremplaçable richesse de notre continent : sa diversité. Pour ces raisons, l'Académie française demande solennellement aux pouvoirs publics de ne pas ratifier le protocole de Londres. »

Comment est-il possible que les Italiens, les Espagnols, les Autrichiens, en refusant de signer ce protocole, se montrent capables de mener le combat de la diversité linguistique et culturelle, alors que les élites françaises, Gouvernement en tête, démissionnent avant même d'avoir combattu ?

Le peuple français aspire à vivre dans sa langue et est attaché à cette diversité qui, loin d'être un handicap, constitue au contraire un extraordinaire atout pour l'Europe. En votant cette ratification, vous engageriez la France dans une construction de l'Europe qui n'est pas la bonne, qui a déjà été rejetée, et qui heurte nos compatriotes, les éloignant de la belle idée européenne.

Au moment où naît un monde multipolaire, la France renoncerait à sa langue…

M. Nicolas Dhuicq – La France ne renonce jamais !

M. Nicolas Dupont-Aignan – …, décevrait la communauté francophone, s'alignerait sur l'uniformité anglo-saxonne. Quel contresens historique ! C'est maintenant que nous avons le devoir d'affirmer notre langue, notre identité, notre culture, de défendre partout et toujours la langue française, de multiplier les partenariats avec les pays francophones, et encore, comme le suggère Jacques Attali, de bâtir, avant qu'il ne soit trop tard, une bibliothèque numérique universelle francophone. Ce serait le principe même de la diversité culturelle que notre pays ferait vivre ! Voilà, Madame la ministre, qui serait conforme à l’esprit des Lumières !

Le refus de ce protocole, loin d'être un geste défensif, est une ardente nécessité pour mener une grande politique de la francophonie, qui n'entrave en rien les liens d'amitié avec nos voisins européens ou nos cousins américains, ni ne nous empêchera de nous attaquer au scandale de la gestion de l'Office européen, afin de permettre à davantage de nos PME de déposer des brevets.

Mais est-il encore permis de souhaiter que la France vive ? C'est tout le débat d'aujourd'hui, et c’est l’objet de ma question préalable (Applaudissements sur plusieurs bancs du groupe UMP).

M. Philippe Folliot – Très bien !

M. le Rapporteur – L’objet d’une motion est d’expliquer qu’il n’y a pas lieu de délibérer. Or, Monsieur Dupont-Aignan, puisque vous avez appelé notre attention sur les conséquences extrêmement graves qu’aurait, selon vous, la ratification du protocole de Londres, vous devriez être le premier à demander qu’il en soit délibéré !

Si vous êtes un passionné de la défense de la langue française, nous le sommes tous ici !

M. Philippe Folliot – Plus ou moins !

M. le Rapporteur – Ce qui nous sépare, c’est que vous entretenez une vision empreinte de nostalgie pour l’époque où le français dominait le monde (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe UMP). Nous prônons, quant à nous, une francophonie à la fois réaliste et conquérante. Nos entreprises, nos chercheurs vivent déjà dans un monde polyglotte. Et c’est en acceptant un système des brevets trilingue que vous défendrez véritablement la francophonie.

J’ai reçu de très nombreux témoignages de nos amis francophones, notamment de la part de l’Organisation de la propriété industrielle des États francophones, qui nous demandent de vite ratifier le protocole…

M. Jacques Myard – Ce n’est pas vrai !

M. le Rapporteur - …, car l’intérêt vital d’un État ou d’une entreprise francophone, comme des chercheurs de langue française, c’est de pouvoir continuer à déposer des brevets en français, lequel reste une des trois langues officielles de l’Office européen ! Je pense même qu’après la ratification, davantage de brevets seront déposés en français (Applaudissements sur la plupart des bancs de l’UMP).

M. Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État – Le coût moyen d’un dépôt de brevet est actuellement de 30 000 euros, dont 20 000 pour la traduction. Grâce à l’accord de Londres, le coût de traduction est divisé par deux, et le coût total ainsi réduit d’un tiers.

La ratification de cet accord permettra en outre à la France d’être en bien meilleure position dans les négociations au sujet de la nécessaire réforme de l’Office des brevets européens.

De même, il est essentiel que nous bénéficiions d’un système de brevets compétitif par rapport aux modèles japonais et américain. C’est pourquoi nous devons aller vers un système de brevet européen, ce dont la ratification représente une étape nécessaire, qui maintient l’originalité du modèle européen ainsi que la diversité qui caractérise celui-ci.

Les petites et moyennes entreprises pourront mener des stratégies de dépôt de brevets à l’étranger. Les descriptions devront être traduites en cas de litige, mais ce coût sera à la charge des titulaires, des multinationales, et non des PME. Enfin, une description ne conférant jamais un droit étendu au titulaire du brevet, il s’agit là encore d’un élément de protection pour les PME, à qui nous voulons permettre d’être plus offensifs sur les marchés étrangers (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP).

M. François Goulard – Le romantisme sympathique de M. Dupont-Aignan est très éloigné de la réalité. Toute théorie du complot, que ce soit contre la France ou contre ses petites entreprises, est ici hors de propos. Ce texte fera progresser notre langue et nos entreprises. Il simplifiera les procédures à l’échelle européenne.

M. Jacques Myard – Couchons-nous !

M. François Goulard – La ratification de la France est indispensable à l’entrée en vigueur de l’accord de Londres. Sans elle, nos partenaires s’accorderont sur un système qui fera la part belle à l’anglais : c’est le contraire même de ce que vous souhaitez ! (Applaudissements sur la plupart des bancs du groupe UMP)

La question préalable, mise aux voix, n'est pas adoptée.

M. le Président – Nous en venons à la discussion générale.

M. Jean-Michel Fourgous – Mme Pecresse rappelait à raison que le réveil salutaire auquel nous assistons aujourd’hui est d’origine parlementaire, et je l’en remercie. L’innovation et la recherche sont les clefs de notre compétitivité : tout le monde s’accorde sur ces principes. Encore faudrait-il qu’ils soient suivis d’effets ! Puisque l’on aime ici à invoquer certains mots comme « croissance » ou « Lisbonne », permettez-moi de vous rappeler que la croissance est composée de trois ingrédients : la sueur, l’argent et l’intelligence. Or, le brevet matérialise cette intelligence : il la transforme en or. Toute entreprise connaît une hausse importante de ses effectifs et de son chiffre d’affaires dans les cinq années qui suivent le dépôt d’un brevet. Il n’y a donc pas de complot des gros contre les petits.

Ancien ingénieur, j’ai moi-même jadis déposé un brevet qui a permis la création d’une entreprise. J’ai fait l’expérience du système actuel : il est long et coûteux. Alors que les grandes entreprises en ont les moyens, les PME sont rarement en mesure de se protéger dans l’ensemble des pays européens. Il y avait urgence à répondre à leur demande unanime – c’était d’ailleurs l’objet d’une proposition de loi que j’ai déposée l’année dernière. Quelques exemples : le coût des traductions chez Renault grève le budget consacré à la protection des innovations, en Europe centrale notamment. De même, au CNRS, l’argent consacré aux traductions ne peut l’être au dépôt de nouveaux brevets.

Si l’on exhume aujourd’hui ce vieux débat, c’est parce qu’une véritable rupture culturelle s’est produite à la tête de notre pays. Rendons hommage à celui qui donne enfin du contenu aux discours politiques : M. Sarkozy avait inscrit la ratification du protocole de Londres dans son programme de campagne, auquel j’ai contribué. Une longue série de propositions de loi, de rapports, de concertations et autres amendements repoussés malgré leur adoption en commission trouvent enfin une issue.

La France est de retour en Europe. Nos partenaires s’agaçaient de notre attentisme, comme ils se sont étonnés de notre rejet de la Constitution européenne, dont nous étions pourtant à l’origine. La ratification française du protocole de Londres sera imitée ailleurs en Europe. Elle évitera une solution trop favorable à l’anglais, envisagée par certains.

Si elle a tant tardé, c’est aussi parce que la défense du français a été savamment instrumentalisée. Lors du dépôt d’un recours devant le Conseil constitutionnel à l’initiative de M. Myard notamment, certains collègues se sont interrogés sur les intentions réelles du projet : voulait-on vraiment obliger les Français à déposer des brevets en anglais ? Pure contrevérité, cela va de soi. Cette manipulation n’a d’ailleurs pas échappé au Conseil constitutionnel, qui a rejeté ledit recours. De même, M. Alain Pompidou, fils du président Georges Pompidou, rappelle que le protocole de Londres permet de maintenir le français au sein des instances de l’OEB qu’il présidait autrefois. L’organisation africaine de la propriété intellectuelle nous presse également de ratifier, car ses membres francophones pourraient plus facilement déposer des brevets en Europe.

Invoquer la défense du français ne sert donc qu’à effrayer – n’est-ce pas d’ailleurs une habitude française d’instrumentaliser des principes moraux sans rapport avec les faits ? Hélas, les PME subissent le même sort. Pourquoi ne pas simplement les écouter, elles qui demandent toutes la ratification ? C’est parce que nous avons depuis six ans ignoré leur avis, comme celui des chercheurs, que nombre d’emplois ont été perdus, que nombre d’entreprises n’ont jamais été créées.

Au fond, le véritable clivage dans ce débat n’oppose pas les défenseurs du français à ses agresseurs, mais l’obscurantisme à l’expérience économique ! Au nom des petites entreprises et des chercheurs, au nom de notre compétitivité et de notre compétence économique, je vous demande donc de voter ce texte ! (Applaudissements sur de nombreux bancs du groupe UMP)

M. Pierre Moscovici – Le sujet est complexe et impose de mener une réflexion approfondie avant de pouvoir se déterminer, en fonction notamment de trois questions. La première a trait à notre ordre juridique : quelles sont les conséquences, en droit français, de la ratification du protocole de Londres, et sont-elles acceptables ? Avec ce protocole, la France renonce à l'exigence d’une traduction intégrale des brevets rédigés en anglais ou en allemand comme condition de leur opposabilité aux tiers. Cette disposition accroît le risque d'incertitude juridique, puisqu’un document rédigé en langue étrangère sera opposable à un justiciable français et pourra servir de fondement à des condamnations civiles ou pénales. Elle a donc une portée considérable, mais il faut aussi considérer qu’à l’inverse, les brevets déposés en français sans traduction sur les territoires allemand et britannique auront aussi force juridique. Le groupe SRC est donc prêt à accepter cette disposition conséquente puisqu’elle est accompagnée de contreparties significatives.

La seconde question est d'ordre économique : qui bénéficie, en la matière, du protocole de Londres ? Ses partisans affirment qu'il permettra de réduire le coût de dépôt des brevets. C'est exact, car une entreprise qui veut aujourd'hui protéger son brevet dans tous les États membres doit financer vingt deux traductions. En revanche, il faut aussi noter que les économies seront limitées, car les coûts de validation, notamment pour les PME, sont peu élevés et la validation dans les principaux pays suffit à obtenir de fait un monopole sur l'ensemble de l’Union européenne. La question porte davantage, à mon sens, sur le transfert de la charge financière de l'information. Alors que cette charge incombe actuellement au détenteur du brevet, avec le protocole, ce sont les concurrents qui devront payer pour obtenir une traduction exacte du brevet.

Dès lors, on ne peut démontrer ni que le protocole de Londres permet de faire des économies, ni qu’il fait perdre de l'argent. Il fait les deux simultanément, et le tout est de savoir pour qui. S’agissant des économies, il aurait fallu, pour trancher, procéder à des investigations plus poussées, comme l'avait demandé mon groupe. Quant à la charge financière nouvelle, il est clair que le protocole avantage en premier